Construire une vision socialiste du monde

Patrick Vieu – 29.12.2017

Bâtir la mondialisation plutôt que de la subir

Il dépend de nous de bâtir la mondialisation ou de la subir. Il dépend de nous de nous convaincre que la maîtrise des conséquences de la mondialisation est à notre portée si nous sommes capables, collectivement, de construire une représentation du monde qui suscite l’adhésion du plus grand nombre. Cette tâche, qui résume l’ambition de la refondation socialiste, est rendue urgente par deux séries de mutations qui sont autant de défis pour la planète : la croissance démographique, devenue l’un des principaux facteurs des menaces environnementales et même sociétales, et la crise écologique, toutes deux ayant pour conséquence directe l’explosion des mouvements migratoires qui met à l’épreuve la stabilité du monde autant qu’elle traduit son instabilité. Si ces urgences appellent des réponses à toutes les échelles, aucune ne sera efficace si elle n’est prise en charge au niveau mondial. Comme elle l’a fait en 2015 avec l’organisation de la COP 21 et la signature de l’accord de Paris, la France doit être à l’initiative pour organiser cette prise en charge. La tâche est urgente, elle est aussi difficile.

Jamais le monde n’a été confronté à des défis aussi engageants pour sa survie. Mais alors que ces défis appellent une action concertée au niveau international, les institutions en mesure d’incarner et de coordonner l’action de la « société des nations » sont affaiblies ou absentes. À la mondialisation des crises et des interdépendances subies doit donc impérativement répondre une mondialisation des solutions politiques et des solidarités assumées. C’est à quoi nous devons nous atteler. La mondialisation est à la fois un défi et une chance pour les socialistes. Elle est un défi parce qu’elle nous oblige à repenser la nature du lien social et, par-là, la définition même de la société sur laquelle reposait le socialisme. Elle est une chance, non seulement parce que l’internationalisme est dans notre ADN, mais parce que sur cette idée, nous pouvons promouvoir de nouvelles solidarités à toutes les échelles et porter en France, en Europe et au-delà, une vision du monde partagée par les forces de gauche.

Forger une vision du monde, ce n’est pas seulement donner du sens et un cadre à la réflexion et à l’action, c’est être capables de nous projeter, en tant que socialistes, dans le futur du monde que nous voulons faire advenir. C’est pourquoi la refondation d’une force socialiste passe par la redéfinition d’une vision socialiste du monde, et c’est pourquoi la mondialisation est au cœur de la refondation. La mondialisation dont il est question ici, ce n’est pas simplement un contexte, l’arrière-plan ou le théâtre sur lequel nous sommes appelés à agir. Elle ne se résume pas non plus à une nouvelle perspective sur le monde, un nouvel horizon de sens pour ce que nous voulons faire. La mondialisation est pour nous un projet politique, la matrice qui doit guider notre réflexion sur l’écologie, l’Europe, la révolution numérique, les flux migratoires, le capitalisme, etc. Dire que la mondialisation est un projet, c’est refuser de la considérer comme un donné, ou comme une fatalité, et c’est traquer les réalités concrètes qui se cachent derrière le mot.

Distinguer les deux mondialisations

En réalité, nous n’avons pas affaire à une mais à deux mondialisations. La première est celle de la science et de la technique, celle d’Internet et de la révolution numérique qui a permis l’abolition des distances physiques dans la circulation des signes entre les hommes. L’explosion des nouvelles technologies de l’information et de la communication a bouleversé nos existences à une vitesse vertigineuse à partir des années 1990. Elle est le fruit des progrès de la technologie et de leur diffusion à l’échelle planétaire. Telle est la mondialisation du village global, celle des connexions électroniques et des réseaux sociaux qui a transformé notre perception du temps et de l’espace comme notre rapport aux autres et au monde.

La seconde mondialisation est celle du marché total, c’est-à-dire la mobilisation et le recyclage de l’ensemble des ressources humaines, matérielles, techniques, naturelles et symboliques au service de ce processus de transformation et d’échanges qu’est le marché capitaliste mondialisé, celle de l’abolition des barrières douanières et des frontières qui a rendu possible l’avènement de la société néolibérale, celle des multinationales et du grand marché. À cette mondialisation, les socialistes ont dit non quand elle signifiait, avec le TAFTA – traité de libre-échange transatlantique entre l’Europe et les Etats-Unis –, une atteinte inacceptable à notre souveraineté, à la protection des données, à nos standards écologiques, sanitaires et sociaux et à l’exception culturelle européenne. Cette mondialisation-là résulte d’un processus conscient et volontaire de déréglementation mis en œuvre par les États au nom d’une idéologie concurrentielle à laquelle les États eux-mêmes n’échappent pas.

La première mondialisation est un phénomène structurel – elle relève du progrès des connaissances scientifiques et des techniques, de la diffusion des idées à l’échelle planétaire et de l’évolution des mœurs ; la seconde est un phénomène conjoncturel qui procède de choix politiques – donc réversibles – qui sont au cœur de l’idéologie néolibérale, laquelle voit dans le marché l’archétype de l’ordre social spontané et sans frontière. Le substrat idéologique qui enveloppe la mondialisation du deuxième type a pour objet et pour effet de nous la rendre à la fois objective et nécessaire, nonobstant les choix politiques dont elle procède. Être en mesure de se libérer intellectuellement de l’emprise de cette idéologie est peut-être la tâche la plus urgente pour les socialistes. Car postuler que la mondialisation est une donnée, c’est se priver de l’espace intellectuel nécessaire pour imaginer la possibilité d’une autre politique et, au-delà, la possibilité même de l’action politique. Or, ce qu’il s’agit de conjurer, c’est le discours de l’impuissance qui réduit la politique à la pure administration des hommes et des choses.

Renforcer les fondements de l’ordre international et la gestion concertée et coordonnée des crises planétaires

Dans le cadre du projet de refondation qui est le nôtre, définir les axes détaillés d’un programme politique clé-en-main n’aurait aucun sens. Le diagnostic dressé plus haut sur l’état actuel de la mondialisation ouvre cependant des pistes qui pourraient être autant d’axes de travail pour notre réflexion. Celle-ci doit être guidée par un impératif : renforcer les fondements de l’ordre politique international et les conditions d’une réponse concertée et coordonnée dans la gestion des crises planétaires.

1. Réformer l’organisation et le fonctionnement de l’ONU, lieu historique du multilatéralisme et de la régulation des conflits internationaux et qui doit le rester. Trois axes pourraient être privilégiés :

  • Renforcer la transparence des procédures de nomination et la représentativité des instances.
  • Réformer la composition du Conseil de sécurité en ouvrant l’accès au statut de membre permanent à d’autres États, dont l’Allemagne, et en assurant une présence accrue des pays africains.
  • Encadrer l’usage du droit de veto par les membres permanents du Conseil de sécurité en cas d’atrocité de masse, comme François Hollande l’avait proposé en 2015 devant l’Assemblée générale des Nations-Unies.

2. Faire progresser les droits de l’Homme partout dans le monde

La France doit continuer à soutenir les efforts pour faire progresser un certain nombre d’objectifs politiques d’intérêt mondial : lutte contre les violations du droit humanitaire, amélioration de la protection des civils dans les conflits, garantie de protection aux ONG dans l’exercice de leurs missions. Nous voulons de même que progressent partout les droits à l’avortement et à la contraception. Enfin, les socialistes doivent continuer le combat pour l’abolition de la peine de mort.

3.Créer une Organisation des Nations Unies pour l’Environnement 

Le Programme des Nations-Unies pour l’Environnement (PNUE) qui tient lieu aujourd’hui de principal outil pour l’action mondiale en faveur de l’environnement n’est pas à la hauteur des enjeux. La protection de la planète doit disposer d’un lieu d’information, de concertation et d’action – une institution spécialisée indépendante sur le modèle de l’OMS (Organisation mondiale de la Santé). Elle doit également disposer de moyens financiers et humains en rapport avec les enjeux écologiques, qui pourraient reposer, non plus sur les contributions volontaires des États, mais sur des cotisations obligatoires afin de rendre ses ressources stables et prévisibles.

4. Repenser l’aide humanitaire et l’aide au développement

Répondre au défi migratoire qui met à l’épreuve la solidarité européenne, c’est avant tout agir sur les causes de ces déplacements dans les pays de départ : terrorisme et conflits armés, crises et inégalités économiques, famines, dérèglement climatique, etc. : tous sont facteurs d’instabilité du monde. La France doit rester en première ligne dans la mise en œuvre des 17 objectifs du développement durable adoptés en 2015 par l’Assemblée générale de l’ONU dans le cadre de l’ « Agenda 2030 » en vue d’éradiquer la faim et la pauvreté et d’aider au développement des 48 pays les moins avancés. Elle doit augmenter sa participation au financement de l’aide publique au développement (plus 4 milliards d’euros d’ici à 2020) comme elle s’y était engagée, tout en restant vigilante sur leur utilisation. Enfin, il convient d’enrichir la boîte à outils du financement de l’aide au développement.

5. Imposer des principes clairs aux accords de libre-échange engageant la France

Les socialistes sont favorables au libre-échange dès lors qu’il est synonyme de juste échange. C’est pourquoi, comme l’ont fait les eurodéputés français lors du vote du CETA, traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, nous plaidons pour une nouvelle doctrine du commerce international, fondés sur les principes suivants :

  • exclusion des services publics et recours à des listes positives (et non négatives) sur les biens et les produits concernés par le libre-échange ;
  •  respect de nos indications géographiques, des filières agricoles sensibles et de nos préférences en matière sociale, environnementale et sanitaire ;
  • refus de la coopération réglementaire quand elle a pour effet de limiter le droit des démocraties à déterminer leurs niveaux de protection en matière de santé publique, de sécurité ou d’environnement ;
  • instauration d’un mode de règlement des conflits liés à l’investissement qui respecte le droit et les règles issues des institutions démocratiques en vigueur dans les États ;
  • inclusion des questions climatiques et fiscales dans les accords commerciaux.
  1. Réguler le capitalisme numérique à l’échelle internationaleLa révolution numérique nous a fait pénétrer de plain-pied dans l’ère des robots et des algorithmes. La refondation du socialisme ne pourra faire l’économie d’une réflexion critique sur la portée et les conséquences de cette révolution qui bouleverse les cadres de la pensée politique et menace d’obsolescence les principales catégories de la pensée économique et juridique : la propriété, le travail, le capital, la richesse, l’État, le droit, la loi, le contrat, etc. D’ores et déjà, au regard de la place prise par les algorithmes dans nos existences, la puissance des multinationales de cette économie – les fameux « GAFA » (Google, Amazon, Facebook, Apple) – suscite des interrogations légitimes. Il est essentiel que notre législation nationale comme le droit européen s’appliquent à l’usage des données sur notre territoire. Il est également décisif qu’en cas de conflit, les données personnelles de nos concitoyens puissent être protégées. Enfin, il importe, ici encore, de réfléchir à la mise en place d’une instance de régulation internationale du numérique qui soit le lieu d’un véritable multilatéralisme en matière digitale (définition des standards et des normes, des cadres réglementaires, etc.).
  2. Engager une réflexion sur les biens communs et le droit de propriétéPour affronter les défis de la mondialisation, nous avons besoin d’inventer de nouveaux outils conceptuels, politiques et juridiques, qui permettent d’appréhender les réalités nouvelles selon d’autres perspectives et à une autre échelle que celle de l’État-nation. Dans le cadre de la refondation, les socialistes doivent mener une réflexion sur des questions à la frontière du philosophique et du politique comme le statut et la gouvernance des biens communs (écosystèmes, ressources physiques, information, réseaux et infrastructures cognitives) ou l’évolution du droit de propriété avec le développement de l’économie d’usage ou le fait, par exemple, que la survie de l’humanité dépende de plus en plus de biens indivisibles.

 

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